L’interne malade : expérience du parcours de soins et enjeux identitaires
Le médecin occupe habituellement une position centrale dans le système de soins : il est celui qui évalue, diagnostique, accompagne et prend en charge le patient. Lorsqu’il est lui-même confronté à une situation de santé nécessitant des soins, cette position s’inverse. Il devient alors patient et se trouve confronté à un système de soins dont il connaît les codes, les acteurs et le fonctionnement, tout en se trouvant dans une position de personne soignée nécessitant le recours à d’autres professionnels.
La littérature consacrée aux médecins confrontés à leurs propres problèmes de santé met en évidence des particularités dans leur rapport aux soins. Plusieurs travaux rapportent notamment un recours tardif aux soins, une tendance à l’auto-diagnostic ou à l’auto-prescription, minimisation de certains symptômes, ainsi que des difficultés à consulter un confrère, liées notamment à la confidentialité, au regard des pairs ou à la difficulté à se considérer soi-même comme patient. [3–5]. Bonneaudeau, décrit ainsi le médecin malade comme un « patient pas comme les autres », son savoir médical pouvant constituer à la fois une ressource et un obstacle à une prise en charge adaptée.[4] Ces données suggèrent que les connaissances médicales et la familiarité avec le système de soins peuvent intervenir dans la manière dont un médecin vit sa propre situation de santé et son recourt aux soins.
L’internat constitue une période de transition au cours de laquelle le médecin acquiert progressivement davantage de responsabilités cliniques tout en poursuivant sa formation et en s’intégrant aux normes et aux pratiques de la profession. Cette période participe à la construction de l’identité professionnelle du futur médecin, notamment à travers les expériences cliniques, les interactions avec les autres professionnels et la socialisation au sein du milieu de soins [1,2]. L’interne occupe ainsi une position particulière, à la fois médecin et apprenant, avec des responsabilités cliniques croissantes dans un cadre de supervision, de formation et d’évaluation.
Toutefois, cette position conduit à distinguer l’expérience de l’interne de celle du médecin ayant achevé sa formation. Déjà engagé dans la pratique médicale et familier du système de soins, l’interne est néanmoins en cours de construction de son identité professionnelle et d’acquisition de son autonomie. Lorsqu’il est lui-même confronté à une situation de santé nécessitant des soins, cette position particulière conduit à s’interroger sur la manière dont il vit son passage de position de soignant en cours de construction à celle de patient, et sur la place que son statut de médecin en formation occupe dans cette expérience.
Devenir patient au cours de l’internat conduit à s’interroger sur la manière dont l’interne vit le passage d’une position habituelle de soignant à celle de personne soignée. Ses connaissances médicales, sa familiarité avec le système de soins et son statut de médecin en formation constituent autant de dimensions susceptibles d’intervenir dans cette expérience, sans que leur influence soit présumée. L’enjeu de cette recherche n’est pas d’étudier une pathologie particulière, mais d’explorer le vécu de l’interne lorsqu’une situation de santé le conduit à occuper la position de patient : comment perçoit-il et ressent-il cette expérience, comment vit-il son parcours de soins et quelle place son statut professionnel prend dans ce vécu ?
De manière secondaire l’entretien pourra également explorer, l’influence de cette expérience sur leur rapport aux soins et sur les pratiques professionnelles ultérieure.
Ce travail s’inscrit enfin dans une démarche réflexive, nourrie par une expérience personnelle ayant suscité cette interrogation. Cette expérience constitue le point de départ de la recherche sans préjuger des résultats attendus et sera prise en compte dans la réflexivité du chercheur au cours de l’analyse.
Comment les internes vivent-ils l’expérience de devenir patients lorsqu’une situation de santé les conduit à recourir aux soins au cours de leur formation ?
Il s’agit d’une étude qualitative exploratoire par entretiens semi-dirigés, reposant sur une approche phénoménologique interprétative (Interpretative Phenomenological Analysis, IPA).[7]
Cette approche vise à explorer l’expérience vécue des participants et la manière dont ils donnent du sens à cette expérience.
Population étudiée
La population sera constituée d’internes en médecine, toutes spécialités confondues, ainsi que de médecins ayant terminé leur internat depuis moins de deux ans, ayant vécu, au cours de leur internat, à une situation de santé ayant nécessité une prise en charge médicale et les ayant ainsi placés dans la position de patient.
Par « situation de santé », on entend ici toute situation (qu’elle soit bénigne ou grave aiguë ou chronique) venant rompre l’état de santé habituel et obligeant l’interne à basculer du rôle de soignant à celui de soigné.
Justification de la population
Le fait d’avoir déjà été patient ne constitue pas en soi une caractéristique suffisamment discriminante pour définir la population de cette étude. En effet, tout interne peut être amené à avoir recours au système de soins dans le cadre de soins programmé ou préventifs, par exemple lors d’une consultation de dépistage, d’une vaccination ou d’un suivi programmé.
L’objectif de cette recherche n’est pas d’étudier l’expérience générale de tout interne en tant que patient, mais d’explorer son vécu lorsqu’une situation de santé romps avec un état antérieur et nécessite une prise en charge médicale le conduisant à occuper la position de personne soignée. Le phénomène étudié n’est donc ni la pathologie elle-même, ni la nature de la prise en charge, mais l’expérience vécue par l’interne lorsqu’une situation de santé le conduit à occuper la position de patient.
Les situations à l’origine de ce recours aux soins pourront être diverses : maladie aiguë ou chronique, traumatisme, accident, intervention chirurgicale, hospitalisation, apparition de symptômes nécessitant des investigations ou toute autre situation de santé ayant conduit à une prise en charge médicale. La diversité de ces situations est recherchée afin de ne pas limiter l’étude à une pathologie ou à un type de prise en charge particulier. À l’inverse, les recours au système de soins exclusivement préventifs ou programmés, en l’absence de situation de santé nécessitant une prise en charge spécifique, ne seront pas retenus.
Ce qui est commun aux participants n’est donc pas la nature de leur problème de santé, mais l’expérience d’avoir été confronté, au cours de leur internat, à une situation nécessitant une prise en charge et susceptible de les avoir placés dans une situation de vulnérabilité, de dépendance aux soins ou de rupture avec leur position habituelle de soignant.
Le choix de cibler les internes repose sur leur position particulière au sein de la fonction/hiérarchie médicale. L’interne participe déjà activement au système de soins et à la prise en charge des patients, tout en poursuivant sa formation et la construction de son identité professionnelle. Il se situe ainsi à la croisée de deux positions : celle d’une personne pouvant avoir recours aux soins comme tout individu et celle d’un professionnel de santé. Cette position particulière constitue le contexte dans lequel est étudiée l’expérience de devenir patient.
Le statut professionnel au moment de l’entretien n’est pas le critère déterminant. Les participants pourront être des internes en cours de formation ou des médecins ayant terminé leur internat depuis moins de deux ans, à condition que l’expérience étudiée ait eu lieu au cours de l’internat. L’inclusion de médecins récemment diplômés permet de conserver une proximité temporelle avec l’expérience vécue tout en offrant la possibilité d’un recul réflexif sur celle-ci. Cette population permettra également d’explorer, de manière secondaire, l’influence éventuelle de cette expérience sur leur rapport aux soins ou leur pratique professionnelle ultérieur.
Critères d’inclusion
• Être interne en médecine, toutes spécialités confondues, ou avoir terminé son internat depuis moins de deux ans au moment de l’entretien.
• Avoir vécu, au cours de l’internat, une situation de santé ayant nécessité une prise en charge médicale et ayant conduit à occuper la position de patient.
• Être en capacité de comprendre les objectifs de l’étude et d’exprimer son expérience lors d’un entretien.
• Accepter de participer à un entretien enregistré.
• Donner son consentement selon les modalités prévues par le protocole.
Critères d’exclusion
• Être étudiant DFASM
• Ne pas avoir vécu, au cours de l’internat, une situation de santé ayant nécessité une prise en charge médicale.
• Avoir uniquement eu recours au système de soins dans le cadre d’acte de prévention pure ou de routine programmée en l’absence de problème de santé.
• Présenter au moment du recrutement une situation de détresse psychologique aiguë rendant inadaptée la participation à un entretien de recherche.
• Ne pas être en mesure de comprendre les informations relatives à l’étude ou d’exprimer son expérience en français.
• Refuser ou retirer son consentement à participer à l’étude.
Temporalité de l’expérience
L’événement ou la situation de santé devra avoir été vécu au cours de l’internat. Le statut professionnel du participant au moment de l’entretien pourra être différent de celui qu’il avait au moment de l’expérience : les internes actuellement en formation et les médecins ayant terminé leur internat depuis moins de deux ans pourront être inclus.
Un délai minimal entre la situation de santé et l’entretien pourra être défini afin de permettre un recul suffisant sur l’expérience. Ce délai sera précisé dans le protocole final après discussion avec le directeur de thèse.
Recrutement
Le recrutement sera réalisé selon plusieurs modalités afin de favoriser une diversité des profils et des expériences :
• Diffusion d’une annonce par mailing auprès des internes et, le cas échéant, des jeunes médecins ;
• Diffusion de l’annonce sur des groupes Facebook destinés aux internes et aux médecins ;
• Recrutement par bouche-à-oreille.
L’annonce de recrutement présentera de manière concise l’objectif général de l’étude, les principaux critères de participation, les modalités et la durée approximative de l’entretien ainsi que les coordonnées de l’investigateur.
Les personnes intéressées pourront prendre directement contact avec l’investigateur. Une note d’information leur sera alors remise avant leur inclusion, précisant notamment les objectifs de la recherche, les modalités de participation, l’enregistrement de l’entretien, la confidentialité des données et leurs droits.
Échantillonnage
Un échantillonnage raisonné sera privilégié afin de rechercher une diversité des expériences et des profils des participants.
Compte tenu de l’approche phénoménologique interprétative, l’objectif ne sera pas d’obtenir une représentativité statistique de la population des internes, mais de recueillir des récits suffisamment riches et détaillés permettant une analyse approfondie de l’expérience vécue.
Un nombre initial d’environ 10 à 15 participants est envisagé. Le nombre final d’entretiens pourra être adapté en fonction de la richesse et de la profondeur des données recueillies, conformément aux principes de l’approche qualitative retenue.
Recueil des données
Les données seront recueillies au moyen d’entretiens individuels semi-dirigés d’une durée approximative de 45 à 90 minutes.
Les entretiens pourront être réalisés :
• en présentiel
• en visioconférence
Le choix du mode d’entretien sera laissé au participant et des contraintes géographiques.
Le guide d’entretien sera élaboré à partir de la question de recherche et des données de la littérature. Il comportera des questions ouvertes permettant au participant de raconter librement son expérience, complétées par des relances destinées à approfondir certains éléments évoqués spontanément.
Les principaux domaines explorés seront notamment :
1. le récit de l’événement de santé et du parcours de soins ;
2. l’expérience du passage de la position de médecin en formation à celle de patient ;
3. l’influence des connaissances médicales sur le vécu de l’événement et du parcours de soins ;
4. le rapport à la demande d’aide et au recours aux soins ;
5. la relation avec les professionnels de santé ;
6. le rapport à la hiérarchie et à l’environnement médical ;
7. le vécu de la vulnérabilité et les émotions associées ;
8. l’éventuel impact de l’événement sur la formation et l’identité professionnelle ;
9. le regard porté rétrospectivement sur cette expérience.
Pré-test du guide d’entretien
Deux entretiens exploratoires seront réalisés en amont du recueil principal afin de tester la compréhension, la pertinence et la capacité des questions à favoriser un récit approfondi de l’expérience vécue.
Ces entretiens permettront d’identifier les éventuelles difficultés du guide d’entretien et d’en ajuster la formulation, l’ordre ou les modalités de relance.
La décision concernant l’intégration ou non de ces deux entretiens à l’analyse finale sera prise avant le début du recueil, en fonction des modifications éventuellement apportées au guide d’entretien et des recommandations méthodologiques retenues.
Enregistrement et retranscription
Avec l’accord des participants, les entretiens seront enregistrés sous format audio à l’aide d’un dictaphone ou, lorsque cela sera nécessaire, au moyen de la fonctionnalité d’enregistrement de la solution de visioconférence utilisée.
Les fichiers audios seront transférés dès que possible vers un espace de stockage sécurisé prévu par l’établissement et/ou l’université. Ils ne seront pas conservés sur un matériel personnel non sécurisé.
Les entretiens seront retranscrits intégralement sous forme de verbatim. La retranscription pourra être réalisée à l’aide d’un logiciel de transcription validé par l’établissement et compatible avec les exigences de confidentialité et de protection des données.
Le nom des participants et les éléments permettant leur identification seront supprimés ou pseudonymisés lors de la retranscription.
Le logiciel de transcription utilisé sera précisé dans le protocole définitif après validation par l'établissement ou le responsable de la protection des données.
Analyse des données
L’analyse sera réalisée selon les principes de l’Interpretative Phenomenological Analysis (IPA) selon Smith et Osborn [8]
Dans un premier temps, chaque entretien sera analysé individuellement afin de respecter la dimension idiographique de l’approche.
Pour chaque participant :
1. lecture répétée du verbatim afin de permettre une immersion dans le récit ;
2. repérage des éléments significatifs du discours ;
3. réalisation de notes descriptives, linguistiques et interprétatives ;
4. identification de thèmes émergents propres au participant ;
5. organisation et mise en relation de ces thèmes ;
6. Construction d’une table thématique liant codes, verbatim et analyse interprétative.
Dans un second temps, les analyses individuelles seront comparées afin d'identifier les convergences, divergences et particularités entre les participants. Des thèmes transversaux pourront alors être construits tout en conservant les spécificités de chaque expérience.
Les données seront analysées manuellement ou à l'aide d'un logiciel d'aide à l'analyse qualitative, si son utilisation est validée dans le cadre institutionnel du projet. Le logiciel constituera un outil d'organisation et de gestion des données et ne remplacera pas l'interprétation du chercheur.
Contrôle de la qualité et triangulation
Afin de renforcer la réflexivité et la crédibilité de l'analyse, plusieurs temps de discussion et de relecture seront prévus.
Le chercheur principal réalisera l'analyse des entretiens. Certains verbatim et/ou analyses pourront être relus et discutés avec le directeur de thèse afin de confronter les interprétations et de discuter la construction des thèmes.
Une relecture par un second lecteur, notamment un psychologue, pourra également être réalisée afin d'apporter un regard complémentaire sur certains verbatim et sur l'interprétation des thèmes.
Cette démarche ne visera pas à rechercher une reproductibilité stricte du codage, mais à favoriser la réflexivité du chercheur, la discussion des interprétations et la triangulation des points de vue.
1. Cruess RL, Cruess SR, Boudreau JD, Snell L, Steinert Y. A schematic representation of the professional identity formation and socialization of medical students and residents: a guide for medical educators. Acad Med. 2015;90(6):718-725. doi:10.1097/ACM.0000000000000700.
2. Pratt MG, Rockmann KW, Kaufmann JB. Constructing Professional Identity: The Role of Work and Identity Learning Cycles in the Customization of Identity Among Medical Residents. Acad Manage J. 2006;49(2):235-262. doi:10.5465/AMJ.2006.20786060.
3. Herda S. Le médecin malade : attitude et ressenti des médecins généralistes confrontés à la maladie. Thèse de médecine. Faculté de médecine d'Amiens; 2023.
4. Bonneaudeau S. Le médecin/malade : patient comme les autres ? Thèse de médecine. Université Paris Diderot; 2011.
5. Kay M, Mitchell G, Clavarino A, Doust J. Doctors as patients: a systematic review of doctors' health access and the barriers they experience. Br J Gen Pract. 2008;58(552):501-508. doi:10.3399/bjgp08X319486
6. Sarraf-Yazdi S, Goh S, Krishna L. A scoping review and theory-informed conceptual model of professional identity formation in medical education. Medical Education. 2024;58(10):1151–1165. doi:10.1111/medu.15399.
7. Smith JA, Flowers P, Larkin M. Interpretative Phenomenological Analysis: Theory, Method and Research. 2nd ed. London: SAGE Publications; 2022.
8. Smith JA, Osborn M. Interpretative phenomenological analysis. In: Smith JA, editor. Qualitative Psychology: A Practical Guide to Research Methods. 2nd ed. London: SAGE Publications; 2008. p. 53–80.
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